La Grande Arche (3)
Johan Otto von Spreckelsen, loin du tumulte
Karen von Spreckelsen évoque pour la première fois les sources de l’œuvre de son mari.
Douce et grave, Karen von Spreckelsen témoigne aujourd’hui de l’ouvre de son mari. L’architecte, allergique à toute manifestation de vanité, peu soucieux de sa propre notoriété, n’a jamais encouragé les exégèses sur son travail. Il éprouvait la pudeur des compagnons qui préfèrent l’éloquence de l’œuvre achevée aux longs discours. Loyauté et fidélité humble à son art : telles étaient les vertus que professait Johan Otto von Spreckelsen, l’auteur de la Grande Arche. Elles ne sont pas répandues. Elles ne soulèvent pas l’enthousiasme des coteries. Elle sont fait mûrir, dans un atelier du Danemark, un chef d’œuvre qui inscrit Johan Otto von Spreckelsen dans la lignée des Ledoux, des Gabriel… La forme du Cube a toujours été au centre des recherches de l’architecte. « A vingt-huit ans, explique Karen von Spreckelsen, mon mari a construit une église catholique. Il voulait respecter l’une des règles des églises primitives : chaque fidèle pouvait se tenir à égale distance de l’autel. Il appliqua ensuite ce principe aux temples protestants qu’il construisit. La forme de l’édifice était déterminée par l’emplacement central de l’autel. Le temple protestant à cette époque avait renoncé à l’architecture traditionnelle de la basilique pour illustrer plus concrètement le consentement de la communauté luthérienne.
Enfin, pour la construction de la troisième église, il avait été désigné par le conseil paroissial Chaque paroisse luthérienne élit un conseil, parmi les fidèles, qui prend toutes les décisions pour la communauté religieuse. Mon mari avait écouté attentivement leurs souhaits et il avait élaboré une structure constituée de deux cubes imbriqués. Pourquoi construisait-il toujours des églises ? Parce qu’une fois que l’on a commencé, les gens aiment ce que vous construisez et vous sollicitent »
Karen von Spreckelsen, très sereine, parle comme si son mari imprimait encre au temps son pas sûr de colosse bienveillant. Derrière ses lunettes cerclées d’argent, ses yeux clairs trahissent une profonde communion : « Pour mon mari, la forme de l’Arche était la même chose qu’une église. Une chose fermée sur soi où l’on peut se mettre à l’abri du monde et du bruit. Un édifice calme, ouvert au soleil et à la lumière. Fermé et ouvert en même temps. Mon mari prêtait beaucoup d’attention à étudier les entrées de la lumière. Pour lui, le cube était une forme, un volume où les gens se sentaient bien. Il l’avait expérimenté en construisant ses églises. Autre chose : il considérait que la destination d’un édifice n’est pas figée, que les potentialités d’une église sont multiples. Les musiciens vantaient l’acoustique unique de ses constructions. »
Johan Otto von Spreckelsen remporta de nombreux concours, malheureusement, il connut trop souvent le déboire commun à tous les architectes : la construction du projet tardait à être réalisée. Seule, l’œuvre, dans son opinion, comptait. Il repoussa toutes les propositions de publication. Karen von Spreckelsen trace le portrait d’un homme persévérant:“ Il a enseigné très longtemps parce qu’il tenait à montrer la continuité des choses. Cette volonté de transmettre un savoir ancien était liée à ce qu’il avait appris au cours de ses séjours d’études, à l’âge de vingt ans en Italie, à Paris. Il utilisait ses yeux pour comprendre le monde. Pour aller au-delà des impressions, il tenait un cahier quotidien de dessins, de notes. Il dessinait tout le temps. »
« Il dessinait toujours en parlant, -poursuit Karen von Spreckelsen en griffonnant elle-même une feuille de papier « vous voyez, je fais comme lui. Mais chez lui, le dessin était un second langage. C’était son moyen d’expression. A paris, pendant tout un été, il avait dessiné les principaux monuments. La Galerie Vivienne, singulièrement, l’avait inspiré. Il aurait aimé, à travers d’autres projets, montrer aux Français, la richesse de ces galeries. A Rome, il s’était surtout intéressé aux églises très anciennes. Il essayait toujours d’apprendre. »
peu après la guerre, Johan Otto von Spreckelsen était entré à l’Académie Royale des Beaux arts. Le concours d’entré s’étendait sur un mois entier, mais, une fois admis, l’on était sûr de sortir le diplôme en main. Cette formation comportait un apprentissage technique. Au cours des premières vacances d’été, il fallait consacrer quatre mois au travail des compagnons sur un chantier. Il y avait deux options possibles : la maçonnerie et la charpente. L’étudiant avait choisi la charpente. « Il maîtrisait bien le travail du bois. » note son épouse. Est-ce cet amour des matériaux nobles qui l’avait rapproché du Président Mitterrand, lui aussi épris des belles matières ? Karen von Spreckelsen sourit ; « Il avait le même sens de l’humour que François Mitterrand, M. Mitterrand lui parut tout de suite très savant dans le domaine de l’architecture. Mon mari a compris qu’il avait en face de lui quelqu’un qui savait de quoi il parlait. Une profonde entente s’est tout de suite établie entre eux.
Johan Otto von Spreckelsen n’aimait pas s’exposer aux questions, aux complaisances de la célébrité fugitive. C’était un homme de foi qui ne s’enfermait pas dans les dogmes. « Il avait une foi. Peut-être pas traditionnelle. Les gens comptaient beaucoup pour lui. C’était un homme chaleureux. Il était soucieux du bien-être d’autrui. Mais il n’offre pas l’image d’un père qui embrasse tout le monde. Il n’était pas sentimental et ne goûtait guère ce qu’on appelle la charité chrétienne. Il avait beaucoup d’humour. Si une discussion devenait trop solennelle, il rompait la glace. » Karen von Spreckelsen ne veut pas non plus renforcer l’image un peu formaliste de son mari. Le contenu du Cube, comme elle dit, l’intéressait tout autant que son défi formel : « Le Carrefour de la Communication comptait beaucoup pour lui. L’installation, dans le toit, de la Fondation des Droits de l’Homme lui aurait fait plaisir. L’idée de faire l’Arche n’était pas descendue du ciel. C’était un architecte expérimenté, un homme de chantier qui pouvait suivre la construction. Il avait conscience d’avoir dessiné quelque chose de bien. L’idée de l’axe historique comptait beaucoup pour lui. Que veut-on que je fasse ? interrogeait-il… » A peine après avoir étudié le programme du concours, Johan Otto von Spreckelsen, le 27 novembre, confia à sa femme qu’il songeait à une arche. « Il avait beaucoup étudié la Cour Carrée du Louvre et le désaxement de celle-ci » précise-t-elle. « Le même désaxement de six degrés est un message adressé à ceux qui savent. L’Arche, voyez-vous se tourne pour dire : -Soyez les bienvenus. Elle ouvre les bras. Elle n’est pas raide comme un planton. Mon mari savait qu’il touchait à quelque chose qui comptait dans le cœur des Français. »
Karen von Spreckelsen dédramatise le départ de son mari sur lequel on a tant glosé. « En fait, il avait confié le travail à quelqu’un d’autre, au maître d’œuvre. C’était un défi énorme. Il fallait construire ce gigantesque monument dans des délais très courts. Depuis le début, nous avions prévu que les Aéroports de Paris seraient les maîtres d’œuvre de réalisation. Les Aéroports de Paris mettaient les dessins de l’architecte en conformité avec la réglementation française. Il ne restait dans la conception, plus grand chose à faire quand nous avons passé la main. Le plus gros des études avait été fait dès le début. » l’architecte attachait beaucoup d’importance aux détails : « Le détail, souvent, lui donnait la clé d’une solution globale pour l’ensemble. Le souci du détail conduisait et aiguisait sa réflexion. Mon mari n’aurait jamais demandé à un matériau des choses qu’il ne pouvait pas faire. Il utilisait les spécificités d’un matériau au lieu de les contraindre, de les torturer. Pour définir son rôle, Spreckelsen citait souvent le mot d’un grand acteur shakespearien. Un bon acteur affirmait ce comédien, est celui qui rend les autres acteurs meilleurs. « En fait, c’est simple, » constate Karen von Spreckelsen. Et l’Arche, il est vrai semble avoir été comme rêvée, dessinée en songe, par tous ceux qui contemplaient ce vide béant de la Tête Défense. Si tous ces regards s’étaient concentrés en un seul dessin, ils auraient forcément tracé les contours de l’Arche qui s’impose comme l’évidence d’un poème. Comme un sonnet de Shakespeare. Comme les imprécations d’Arthur Rimbaud. C’est le mystère de la poésie : elle révèle ce que tous les autres ont cru voir sans jamais le déceler ou l’énoncer. Johan Otto von Spreckelsen a capté cette attente. Il l’a sublimée dans un poème de marbre lunaire. L’élégance de l’Arche, pour Karen, c’est cette stèle composée pour et par son mari. Elle s’interroge sur cette énigme : « il y avait beaucoup de lui en l’Arche. Le commentaire qui l’avait le plus bouleversé venait d’un homme ordinaire, un habitant des tours d’Emile Aillaud à Nanterre. Après avoir regardé la maquette sous toutes les coutures, il toisa mon mari, lui asséna une vigoureuse bourrade dans le dos et lâcha » Je pense que vous avez fait du bon travail, mon vieux » C’était le plus sincère de tous les hommages.