Arthur Rimbaud
Arthur Rimbaud
Le « Casseur » Magnifique
Par François Ribadeau Dumas
L’illumination n’est-elle qu’une illusion et l’Enfer une réalité ? Quand irons-nous, par-delà les grèves et les monts, saluer la naissance du travail nouveau, la sagesse nouvelle, la fuite des tyrans et des démons, la fin de la superstition, adorer – les premiers- Noëls sur la terre ?
Arthur Rimbaud
On fait souvent appel à Rimbaud, né en 1853, mort en 1891, à trente-sept ans. Ainsi une récente exposition à Moscou a célébré, par un choix de manuscrits, de livres, de portraits de Picasso à jean Cocteau, le souvenir du jeune et si talentueux poète. Un téléfilm de Marc Rivière, produit Par Jean Nainchrik et joué par Laurent Malet sur ses dernières années est en tournage.
La jeunesse estudiantine, dans le monde entier, se délecte de son œuvre, de sa révolte, de ses aventures scabreuses avec Paul Verlaine, et tous ceux qui l’ont lue se posent deux questions :
Une œuvre aussi prestigieuse prouve le génie de Rimbaud. Comment s’est-il comporté ?
Après des années de ferveur poétique et de créations étonnantes, il a craché son mépris sur la littérature, sur la poésie, sur la société et la religion. Pourquoi cette brutale rupture ? pourquoi ce refus ? Un échec, une bravade ? Cet initié majeur a tout cassé. Peut-on discerner la vérité ?
Sur les voies de l’Apollon
Né dans les Ardennes le 20 octobre 1954, Jean-Nicolas Arthur Rimbaud est un collégien remarqué au collège de Charleville. Il est, parmi cinq enfants, le fils d’un capitaine qui a fait la guerre de Crimée. Il a reçu une éducation religieuse et a rapidement affiché son goût pour la poésie.
Ses rédactions sont brillantes, et il reçoit des prix pour ses travaux ; il goûte la musique, apprend le piano. A l’âge de 15 ans, il compose des poèmes, des récits en vers. Il rédige – en latin ! – l’éloge de Jugurtha, puis de Cicéron. A 16 ans, il lance une invocation à Vénus, puis à Orphée, conçoit un long panégyrique adressé à Charles d’Orléans pour Louis XI.
Il aime écrire, écrit beaucoup, sait se montrer moqueur. En classe de rhétorique, Georges Izambard, son professeur, remarque ses aptitudes, et lui fait lire Malherbe, Hugo, qui l’éblouit. Artur Rimbaud a trouvé sa voie. Il sera poète, et il s’y livrera avec fougue.
A la gloire du Parnasse
Georges Izambard lui fait connaître aussi les œuvres de François Coppée, Théophile Gautier, Théodore de Bainville... Il apprécie les élans désespérés du Baudelaire des Fleurs du Mal,et s’enthousiasme pour les Parnassiens. Son lyrisme prend de l’ampleur. Son Bateau ivre suscitera l’étonnement par son incroyable truculence : poème sur la mer, des trésors de la nature, l’eau, le ciel, une réelle ascension dans le feu de la Beauté.
Trois innovations font sensation : les délices des Illuminations ; l’hermétisme des « voyelles en couleur » ; ses allusions à la Magie.
Ses Illuminations sont d’une verve éblouissante. Elles débordent de lyrisme, d’images, de frémissements avec d’incroyables trouvailles, follement audacieuses. Lui-même fait l’apologie de ses délires. Les Parnassiens le félicitent. Quand il viendra à Paris, au début, on le fêtera à Saint-Germain-des-Prés. Ravi, il déclare modestement : « Je suis un opéra fabuleux » (Les Illuminations).
On le soupçonnera d’être un adepte de la magie. Ne vante-t-il pas les étonnants ouvrages d’Eliphas Lévi (abbé-vicaire à Saint-Sulpice), auteur de l’Histoire de la Magie et d’un Rituel de la Magie ? Rimbaud en tire son Alchimie du verbe et son goût des mystères de l’occultisme. Mais à travers ses poèmes en prose, se devine déjà une vive désespérance. Pourquoi ?
L’explosion d’une crise irrémédiable
Il a connu Verlaine en 1870. Après lui avoir écrit de Charleville une lettre enthousiaste, complimenteuse, follement aimable. Il y a joint un poème. Verlaine lui a répondu aussitôt et l’a invité à Paris. Il accourt. C’est alors une aventure amoureuse avec beuveries, chahut, tapages, insultes... La femme de Paul Verlaine quitte son mari.
Cette tumultueuse liaison va durer deux ans. Rimbaud se dit importuné par les Parnassiens qui jalousent son œuvre et critiquent ses hardiesses, ses éclats et ses poèmes en prose. Il rompt avec eux. Il a perdu la foi en leur poésie.il se sent désemparé dans sa fougue à vivre. Son séjour parisien ne lui convient guère. Il le dit dans son poème l’Ortie parisienne. Il veut en finir avec les outrances, parfois ordurière, de son ami Verlaine, qui s’enivre constamment en public.
On les accuse de faire scandale ? Il prend sa plume la plus venimeuse et épanche son fiel. Il se dresse d’abord, lui l’enfant élevé chrétiennement par une mère très pieuse, contre Dieu, son luxe dans les églises (Le Mal) et s’en prend à Jésus ; il refuse son baiser putride et note : il me bonda jusqu’à la gorge de dégouts et déclare toute son hostilité à ce voleur d’énergies. Il pisse jusqu’aux cieux (Oraison du soir).
Dans un style ordurier, il attaque les biens pensants et déclare : ils me font ch... (Le Juste), dénonce les femmes, des chiennes en rut avec des clystères d’extase ! Elles ont les tétons raides et quelle sottise (Mes petites amoureuses) ! Le pire sera dans Un cœur sous une soutane, intimités d’un séminariste, qui provoque un vrai scandale. Il s’en moque.
Le plus effroyable, c’est lorsqu’il déclare qu’il est le poète radieux des conneries et se dit un jeune goinfre...à quéquette d’ivoire. Il croit à la fin du monde : Voici le temps des assassins (Matinées d’ivresse).
Ainsi, ce jeune révolté de vingt ans est pervers, violent, hérétique, prêt à toutes les damnations – il invoque souvent Satan. Il rédige un incroyable pamphlet, Une saison en Enfer.
Casanova, après ses redoutables confidences, impuissant, mourut. Jean-Jacques Rousseau, après ses célèbres Confessions, philosopha plus que jamais. Gérard de Nerval, lui, se pendit. Que fait Arthur Rimbaud ?
Il prend, la conscience bouleversée, des résolutions extrêmes :
Renoncement et pénitence, mortifications
Aucune rétraction, aucuns regrets
Fuite en avant, en Afrique, en Orient, voire au désert.
Silence total et solitude, rejet de tous, et refus d’écrire.
Un sceau sur les lèvres, subrepticement, il s’enfuit ; en Angleterre, en Allemagne, en Suisse, en Italie. Grâce à de petits travaux, il survit. Il gagne l’Afrique, va jusqu’en Abyssinie, vend du café, participe à des caravanes. Au Harrar, il a ses chameaux, il se mêle aux indigènes. Il a renoncé à sa famille et à ses amis. Il demeure seul, sans une plainte.
Un sceau sur les lèvres, subrepticement, il s’enfuit ; en Angleterre, en Allemagne, en Suisse, en Italie. Grâce à de petits travaux, il survit. Il gagne l’Afrique, va jusqu’en Abyssinie, vend du café, participe à des caravanes. Au Harrar, il a ses chameaux, il se mêle aux indigènes. Il a renoncé à sa famille et à ses amis. Il demeure seul, sans une plainte.
Après la confession l’expiation
Cette rupture, cette désertion ont surpris ses biographes. Cette attitude impavide ressemble au mutisme des grands saints ou à celui des Cisterciens, pour qui le silence est d’or.
Arthur Rimbaud, qui s’est rendu en Egypte et en a admiré le Sphinx en a pris la leçon : il se mure dans un mutisme obstiné. L’abandon total de ses fastueuses visions et de sa transcendance certaine est-il signe de faillite, d’échec notoire ?
Non. Il n’est ni le voyou que certains de ses biographes présentent (sa mère ne lui retira jamais son affection, ses lettres le prouvent), ni le saint homme voué à Dieu, comme le prétendent d’autres, mieux intentionnés (il s’avoue lui-même vrai mécréant).
Sa rupture, cet anéantissement, fruit de ses sophismes magiques, sont le contraire d’une impuissance, mais plutôt la conséquence d’un excès, d’une surabondance d’hallucinations, qui l’intègrent déjà dans l’au-delà, dans le silence des éternités.
Il pousse son sacrifice dans les affres des déserts africains. En 1889, il avoue que son négoce est déplorable. Il s’essaie à vendre des armes et échoue. On lui vole ses chameaux. Il ne vend pas mieux des casseroles. En 1891, il souffre beaucoup. Le soleil le brûle, la soif le détruit. En mars 1891, il est incapable de se tenir à cheval, on le porte sur une civière. Il pleure. Il veut revenir en France et se faire soigner. Il atteint Marseille, on lui trouve un cancer et on lui coupe la jambe.
Estropié, désespéré...Lui qui voulait tout casser, le voilà brisé. Il écrit vivre dans un réel cauchemar. On est surpris par la sècheresse de ses lettres1. Un vide absolu et voulu, presque infernal. Le Secret, a dit Jean Chevalier, est un privilège du pouvoir et un signe de la participation au pouvoir. A sa sœur isabelle, il écrit le 23 juin 1891 : je suis un homme mort. Le cancer gagne le corps. il est paralysé. Il veut revoir l’Ethiopie. Son voyage s’arrête à l’hôpital de Marseille, où les religieuses, devant son état, lui envoient l’aumônier, afin de recevoir l’Extrême-Onction. Celui-ci le bénit, mais ne lui donne pas la Communion. Connaît-il ses pornographies et sa malédiction d’hérétique ? Ignore-t-il qu’Arthur Rimbaud s’est fait passer pour Jésus ? Méconnait-il ses illustres conneries.
Arthur Rimbaud expire seul, abandonné de tous (seule sa sœur Isabelle est à son chevet), dans la nuit du 9au 10 novembre 1891, en délirant.
O jésus, pourquoi m’as-tu abandonné ? avait-il écrit (Une saison en Enfer). Je suis ailleurs. Je suis en Enfer...je suis maudit (Nuit del’Enfer).
Après dix-sept années de souffrance, la rémission lui sera-t-elle concédée ? Ou bien sera-t-il accueilli par son cher Satan ?
Respectez le Maudit suprême, aux nuits sanglantes (Le Juste)
1La Correspondance de Rimbaud, depuis 1878 jusqu’en 1891 est publiée par la Pléiade.
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Actualité de l’Histoire mystérieuse