La Grande Arche (5)
Paul Andreu : la raison de la passion
Après avoir remporté sans conteste le concours de la Tête Défense en 1983, Johan Otto von Spreckelsen, conscient des dimensions exceptionnelles du chantier, voulut s’adjoindre un architecte français qui réalisât les plans d’exécutions de son rêve de marbre. Il choisit Paul Andreu, architecte des aéroports de Paris et expert de ce type d’ouvrage.
En 1986, selon le vœu du concepteur danois, Andreu restait seul maître à bord. Son choix : continuer rigoureusement le programme dans l’esprit de l’édifice. « Mais j’étais libre » précise-t-il, « de modifier les choses en fonctions des inévitables aléas » En respectant scrupuleusement la partie du maître, Andreu a néanmoins redessiné le cratère, le « nuage », les entrée de la Grande Arche ; il a conçu l’architecture intérieure, repensé les circulations verticales et les espaces intérieurs du toit. « J’ai entièrement remodelé le nuage qui flotte, immobile, au centre du cube. Il sert à mettre en scène l’ensemble du bâtiment, à sensibiliser le promeneur à cet immense espace vide, mais aussi à rompre les rafales de vent et pluie. »
La prouesse et la sagesse
Paul Andreu dut aussi coordonner la construction du monument avec l’aménagement des abords : « Spreckelsen voulait que son Arche fut dégagée, mais je n’ai pas objecté à la doctrine inverse qui préside aux « collines » de Buffi : serrer les bâtiments contre le cube pour mettre en valeur l’espace central.
L’implication de Paul Andreu dans l’œuvre fut plus forte qu’il ne l’imaginait à l’origine : à la différence de Spreckelsen( Une personnalité passionnante, mais un caractère absolu, intraitable), il cernait et redoutait les difficultés du chantier.
Découlent –elles du caractère révolutionnaire de la Grande Arche ? « Il s’agit plutôt d’un bâtiment exceptionnel » répond-il « par les défis techniques et la densité des problèmes rencontrés à chaque pas. Mais il ne fut pas question, par sagesse, d’utiliser des techniques non éprouvées, des expériences indécises, et de risquer des dépassements techniques » Il est, de fait, peut courant d’édifier un monolithe de béton de plus de 100 mètres d’arrête ; le cube exaspère les contraintes par rapport au bâtiment normal. le béton de la mégastructure, extrêmement dense en ferraillage, quadrillé tous les 20 mètres d’une trame porteuse, se trouve au surplus parcouru de câbles et de gaines multiples : d’où difficulté supplémentaire.
« Il a fallu employer un béton à haute résistance que, personnellement, je n’avais jamais utilisé. Songez aussi qu’il faut faire vivre et travailler plus d’un millier de personnes dans ce « pont ». La seconde œuvre ne doit donc souffrir d’aucune déformation. Tous les détails doivent être impeccables, le béton travaillé au millimètre. »
Les façades, la faible hauteur des planchers (2m70) ont nécessité la prouesse d’une construction tout à la fois mince et puissamment résistante. Ce monstre blanc est une œuvre d’orfèvre, fine et précise.
Les ouvrages métalliques, notamment la cage de l’ascenseur de plein ciel, furent ardus à concevoir et à monter ; c’est la première fois qu’on a édifié un ensemble en acier inoxydable de cette taille. Bref, pour les bâtisseurs, tout ressortit de l’exception…
Et tout cela dans un climat tendu, un environnement humain exacerbé par les changements de destination de la Grande Arche. Mais dans ses moindres détails, dans tous ses « objets secondaires », Paul Andreu a voulu l’Arche « dans un état voisin de la perfection »
A l’entendre, plus qu’un trivial coup de foudre, il a conçu pour l’Arche une passion raisonnée, « dans la durée ». C’est son côté Chardonne, la pudeur de l’orgueil. « Ce bâtiment m’a toujours semblé bien » dit-il. Cette sobriété vaut tous les coups de cœur du monde. Surtout, il prit soin du bien-être de ceux qui vont vivre dans cette innovation architecturale. Andreu sait raison garder. Son ambition est celle de la bel ouvrage, que l’on aime côtoyer et habiter, vieux principe des techniciens grecs, dont Le Corbusier s’inspira souvent : « Je n’ai pas le goût de la performance pour elle-même. Mon souci premier : la réussite du produit fini, pas la gloire architecturale. »
